Vasile Motrescu


La dignité de Vasile Motrescu s’est manifestée par la décision de faire un même choix, trois fois de suite, dans des conditions similaires, face au même dilemme, figurant ainsi parmi les personnages les plus extraordinaires de la Roumanie d’après-guerre.

Paysan pauvre, ayant besoin de travailler pour gagner, il avait pour seule ambition de donner un sens à sa vie sur terre.

Photo 1 – Vasile Motrescu, paysan (1940)

Photo 1 – Vasile Motrescu, paysan (1940)

A 22 ans, en 1942, il est recruté et part pour le front de l’Est. Il fera 2 années de guerre, suivies de 10 années de rébellion, il est tué en 1958, à seulement 38 ans.

En 1944, dans les conditions dans lesquelles les troupes soviétiques avaient occupé la Bucovine septentrionale, il sert dans l’une des unités de guérilla conduites par Constantin Cenușă et Vladimir Macoveiciuc.

On ne sait pas avec certitude ce qu’il a fait dans cette période, mais il est fort possible qu’il ait participé à l’évacuation des habitants des routes de la guerre et affronté les soviétiques, avec le groupe de Cenușă,  les empêchant ainsi pendant 3 jours d’atteindre Putna. Cela permit aux armées allemandes et roumaines de se retirer.

Après la guerre, il aura 3 années de calme, il se marrie, fait deux enfants et essaye de trouver son bonheur,  y compris, dans un opportunisme naïf, en s’inscrivant au Front des Laboureurs (où il ne fut pas bien reçu). Ni lui, ni beaucoup d’autres haïdouks n’ont été légionnaires, ni sympathisants du mouvement du même nom.

En 1948, il apprend qu’il va bientôt être arrêté (Cenușă l’avait déjà été, mais a réussi à s’évader après avoir donné deux coups de poings dans la figure aux deux gendarmes qui assuraient sa garde) et part dans les montagnes, où il s’associe au groupe «Cenușă/Pătrăuceanu», poursuivi et menant une vie de haïdouk très rude. Il ne supporte plus la rigueur de cette vie et se rend en 1951 après des négociations avec les autorités, ayant demandé à rester libre. A sa suite se rendront Cenușă et Pătrăuceanu. Ces deux derniers seront condamnés aux travaux forcés à vie et Motrescu est recruté par la Securitate.

Sa mission sera d’annihiler le groupe d’Ion Gavrilă, dit «Le vieux», dans les monts Făgăraș. Il est envoyé dans les monts Făgăraș en 1951, avec 3 autres collaborateurs qui avaient l’expérience des missions sous couverture. Ces derniers avaient infiltré et réussi à détruire beaucoup d’organisations anticommunistes, Leur plus grand succès fut celui contre le groupe des «Frères Paragină» de Vrancea. Au moment de leur rencontre avec Gavrilă et ses haïdouks, il dénoncera les camarades « sous couverture », ceux-ci seront abattus au moment où ils tentaient de fuir. Motrescu contribuera ainsi à se construire un alibi et à se livrer de nouveau aux autorités.

Sa seconde mission fut d’être un « informateur de cellule » pour Silvestru Macoveiciuc, le fils de Vladimir. Il prévient alors ce dernier de sa véritable activité et ‘rate’ de nouveau sa mission.

Suivra une troisième mission, consistant à infiltrer et à détruire le groupe de Vatamaniuc, cette fois seul, étant en plus dénoncé comme traître en face des habitants, dans un scénario alternatif où la Securitate espère qu’il sera exécuté par les haïdouks. Il laisse de nouveau tomber les sécuristes et s’associe avec Gavril Vatamaniuc. En 1955, après un affrontement avec les troupes de la Securitate, il s’échappe en tuant deux soldats et ne reverra alors plus jamais Gavril. Il est condamné à mort par contumace.

Nous avons retrouvé deux photographies de la reconstitution au moment de l’enquête en 1958.

Photo 2 – Vasile Motrescu, haïdouk (1958)

Photo 2 – Vasile Motrescu, haïdouk (1958)

Photo 3 – Vasile Motrescu, haïdouk (1958)

Photo 3 – Vasile Motrescu, haïdouk (1958)

Il est attaché par la main à une corde, et dans la seconde photographie, il se place dans la cabane dans laquelle il a passé l’hiver en 1952 et où a été trouvé le journal, conservé comme le corps du délit.

Il se réfugie dans la maison d’un ami et se retire de la vie de haïdouk-chasseur. Il sera capturé en 1958 puis exécuté.

Photo 4 – Vasile Motrescu, arrêté (1958)

Photo 4 – Vasile Motrescu, arrêté (1958)

Il est difficile de comprendre pourquoi cet homme ne parait pas être effrayé dans une telle situation. Encore un homme de fer.

On a conservé sur lui de nombreux documents très intéressants : un journal d’une tristesse infinie, quelques poésies écrites dans la forêt – d’un art naïf mais d’une sensibilité stupéfiante pour un homme n’ayant pas dépassé l’école primaire – ainsi que 6 lettres adressées aux autorités.

Ces lettres me paraissent les plus importantes par le fait que Vasile Motrescu assume ainsi publiquement sa révolte face à un État dont il réprouvait la politique, à une époque où, pour exprimer publiquement une telle opposition face au régime, on pouvait être condamné à mort.

Tous ces documents ont été sauvés involontairement et miraculeusement car ils ont fait partie de son dossier, étant des « corps du délit ». La relation entre la poésie et le communisme semble très complexe : d’un outil de propagande à un corps du délit, mais Mao Ze Dong est considéré comme un poète de qualité…

Les enfants de Vasile Motrescu, George et Sofia, n’ont pas eu le droit d’étudier au-delà des 4 classes de primaire, leur mère a été condamnée à 20 ans de prison, son frère Gheorghe est revenu paralysé des pieds à cause de son incarcération, la chaîne des souffrances qui s’est abattu sur cette famille fut sans fin.

Constantin Cenușă a été libéré en 1964 pour être retrouvé pendu quelques jours plus tard dans sa propre maison.

Cozma Pătrăuceanu a survécu jusqu’en 1992 et s’est mis à écrire quelque chose sur sa vie.

Un autre détail : Elisabeta Rizea, dont tout le monde a entendu parler, n’a pas été un cas unique. De nombreuses femmes de Roumanie ont partagé un sort similaire au sien et sont injustement oubliées. Marioara, la sœur de Constantin Cenușă, a vécu la même existence. Elle a écrit des mémoires sur ces événements tragiques.

Vous pouvez retrouver tous ces écrits ici :

1. Vasile Motrescu – Le journal d’un partisan

2. Vasile Motrescu – Poésies

3. Maria Cenusa – Le début de l’amertume

4. Cozma Patrauceanu – Mémoires

Bibliographie:

Le journal de Vasile Motrescu, ainsi que ses poésies et lettres sont parues dans deux livres: « Jurnalul unui partizan: Vasile Motrescu și rezistența armată din Bucovina (Le journal d’un partisan : Vasile Motrescu et la résistance de Bucovine)«  d’Adrian Brișcă, publié en 2005 à l’Institut National pour l’Étude du Totalitarisme (Institutul Național pentru Studiul Totalitarismului), Je ne crois pas que l’on puisse encore le trouver, et le  « Jurnale din rezistența anticomunistă – Vasile Motrescu, Mircea Dobre (Journaux de la résistance anticommuniste) » aux éditions Nemira, en 2006 et il est disponible à l’achat sur internet (Il ne coûte que 10 lei, en promotion).

De même, des informations historiques sur Gavril Vatamaniuc sont aussi mentionnées dans le livre « Rezistența armată din Bucovina, vol. III (1952-1958) (La Résistance armée de Bucovine, Volume III) » d’Adrian Brișcă et Gabriel Ciuceanu, publié par l’Institut National pour l’Étude du Totalitarisme (Institutul Național pentru Studiul Totalitarismului).

En ce qui concerne Constantin Cenușă et Cozma Pătrăuceanu, j’ai trouvé les deux textes ainsi que d’autres témoignages dans un livre paru en 2005 aux éditions Vremea, coordonné par Mihai Rădulescu,  « La capătul iadului. Mărturii și documente (Jusqu’au bout de l’enfer. Témoignages et documents)« 

Les documents judiciaires pour ces deux derniers se retrouvent dans le travail cité, « Rezistența armată din Bucovina, vol. III (1952-1958 ) », et dans « Rezistența armată din Bucovina, vol. II (1950-1952) ».

Cet article, publié dans Dignite, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s