Les signes – Un conte de pâques


Extrait du livre « La montagne confesseur (Muntele marturisitor) » – Dialogue entre Constantin Hrehor et Gavril Vatamaniuc.

Gavril Vatamaniuc, 2011

Gavril Vatamaniuc, 2011

Constantin Hrehor : Comme la Bible est remplie de signes et de prodiges,  la vie aussi.
« 
Le sens d’un signe est un autre signe par lequel il peut être traduit » (Pierce).
Je sais que vous avez… eu connaissance d’une avalanche de faits. 

Gavril Vatamaniuc : C’est exact. Je ne sais pas par quoi commencer pour ne pas sauter trop loin d’un évènement à un autre.

Quoiqu’il en soit, ensemble avec les frères Gheorghe et Ion Chiraș, nous avons décidé un jour de disperser quelques manifestes que nous avions préparé à temps tout l’été. Gheorghe, mécanicien et maîtrisant de nombreux métiers, très manuel, a confectionné une presse à imprimer. Il l’a faite en bois, les terres imprimées étaient grandes, comme le sont les titres des journaux, pour pouvoir aussi être lus par les vieux. Moi, j’ai amené l’encre et le papier. Nous avons publié deux types de manifestes : sur certains était écrit l’appel « Frères chrétiens ! »  et sur d’autres « Frères roumains ! ». Nous avons imprimé difficilement, il fallait imprimer lettre après lettre… Nous devions réaliser ce travail, se contenter de parler aux gens n’était pas suffisant. Nous avons pressé jusqu’à trois cent manifestes sur lesquels nous demandions aux gens de respecter L’Église, de ne pas se livrer aux vagabonds qui voulaient leur perte. De ne pas s’inscrire pas à la ferme collective ou au parti communiste, de ne pas se soumettre pas à la bête rouge communiste […].

C’était en 1953, au jour du monastère de Sucevița, vers le 6 août, jour de la Transfiguration du Christ. Pour les Bucoviniens c’était un jour important, aussi lumineux que le jour de Pâques. De toute la Bucovine et de Moldavie venaient les chrétiens, avec un jour d’avance, à la messe. Les gens, les pèlerins pieux étaient partout, sur les murs des passerelles, sous les murs, sur place, dans les auberges du village. Je me suis fait une capuche monastique avec de l’écorce d’arbre que j’ai recouvert d’un drap noir. Je portais la barbe, les cheveux longs et une cape sombre. Je ressemblais à un véritable moine dans la multitude, lors de la nuit du 6 août. Les deux frères Chiraș sont restés dans les coins du verger, à droite et à gauche, par sécurité.

« Prenez, frères, prenez pour la foi ! », Disais-je en même temps que je distribuais les imprimés, deux par deux. J’ai distribué plus de cent manifestes ; je suis arrivé sur la route et j’en ai donné quelques exemplaires à des jeunes garçons et filles qui se promenaient. On faisait alors des feux sur les berges des eaux environnantes – à la montagne, en août, il fait déjà froid. A cet instant, quelqu’un est venu de la prairie :

« Où est le moine qui distribue des tracts pour la foi ? », demande-t-il à haute voix. On voyait que des agents de la Securitate étaient infiltrés dans la foule et il se pouvait que l’un d’entre eux ait pris un manifeste que j’avais distribué ou bien  de n’importe qui et, curieux, l’ait déchiffré à la lumière des feux près de l’eau.  J’ai entendu, je me suis rendu compte qu’il n’était pas tombé sur un manifeste « Pour la foi », mais sur un qui exhortait à ne pas se soumettre à l’antéchrist communiste.  J’ai quitté immédiatement la foule et j’ai rejoint les miens. Lorsque j’ai sauté la clôture, ils m’ont dit :

— Vite, ils t’ont découvert !

Je n’avais pas peur car, même s’ils me prenaient et m’emmenaient au poste de la milice, dans la vallée, les deux qui me surveillaient sur les bords du verger seraient intervenus et, probablement, l’incident aurait eu, de façon inattendue, un aspect qui m’aurait avantagé.

Mais cet exploit n’est pas toute l’histoire. Nous avons marché vers le verger du monastère et nous avons lancé des manifestes dans l’enceinte. Nous les avions roulés et attachés à des petites pierres afin de pouvoir les jeter par-dessus le mur. Nombre de ceux qui dormaient sur l’herbe, de l’autre côté ont ainsi reçu notre message. Nous nous sommes ensuite dirigés vers un buisson d’acacia, proche de l’école du village, et nous avons fait tous les trois un court conseil : nous avions encore quelques dizaines de manifestes et nous devions les distribuer. Nous avons quitté la grande route, d’où arrivait une charrette pleine de fermiers en route pour le monastère et j’ai donné les manifestes çà et là. En ce qui concerne ceux qui nous sont restés, je les ai mis sur un tas de pierres, au bord de la route, visibles, pour inciter les passants. Je me souviens d’un groupe de femmes qui venait, je crois, d’Horodnic, dans la charrette d’un solide fermier, portant une cape noire et une capuche sur la tête. Il était effrayé lorsqu’il m’a vu avec l’automatique à l’épaule et mes deux amis au bord de la route. Les chevaux ont été stoppés et j’ai dit :

« Frères, prenez pour la foi ! », en les rassurant. Il nous a remercié et a dit :

« Dieu vous guide sur le chemin de la vie ! »

— Où allez-vous ? Nous a-t-il demandé.

— Chez nos hôtes, avons-nous répondu. J’ai décidé que nous nous reverrions après trois jours,  ‘au bout de la clôture’, dans un endroit isolé, là où autrefois une clôture qui délimitait la lisière de forêt de Sucevița. Après trois jours, respectant la consigne, nous nous sommes retrouvés et, sous le poids des provisions, nous sommes arrivés tous les trois à la cabane où nous avons eu notre première rencontre, au lieu-dit la Grande Chine.

Nous avons utilisé cet abri environ deux à trois ans jusqu’à ce que, un jour, un berger de 17 ou 18 ans qui se trouvait dans les environs avec des moutons et des chiens, ne nous découvre. Nous l’avons menacé de graves punitions s’il nous dénonçait aux sécuristes, mais effrayé, le pauvre, ne faisait que dire :

« Non, non. Dieu vous bénisse. » C’était un petit jeune homme de Cajvana. Mais nous n’avons pas eu confiance et, le jour suivant, nous avons quitté le refuge et en avons utilisé en autre, vers ‘Les pierres percées’ , dans la dénommée ‘cheville de Tcaciuc’, dans un buisson extraordinaire fréquenté uniquement par des sangliers. On entrait difficilement dans la hutte, à travers les sous-bois qui nous giflaient souvent les yeux. Nous sommes restés là un été, après quoi nous nous sommes déplacés pour Drăgușinul ; à l’automne, nous avons fait une nouvelle cabane en dessous de Poiana Micului, au lieu-dit  ‘Fundul Drăgușinului’, nous avons sorti de gros rocher et les avons utilisés comme défense contre la colline. J’ai travaillé beaucoup là-bas, et nous avons réalisé une véritable forteresse. Cet abris est encore debout aujourd’hui,  j’ai été le voir après être sorti de prison ; c’est une véritable casemate qui ne pourrait être détruite qu’à la dynamite. Lorsque j’ai creusé, à environ 2 mètres de profondeur, j’ai trouvé un serpent, en septembre. Toute la journée nous piochions, et la nuit nous allions chercher des vivres et, parce que la  « maison » n’était pas prête, nous abritions les aliments sous un arbre, dans un cours d’eau, au frais. Nous devions agir ainsi parce qu’une fois la neige arrivée, nous ne pouvions plus nous permettre de sortir. Ce n’est que lorsque le soleil arrivait à faire fondre la neige au-dessus des collines que nous descendions au village, extrêmement soucieux à ne laisser autre trace…

C.H. : Néanmoins que s’est-il passé après que certains faits prouvaient que dehors il y avait des hommes révoltés poussés à passer aux actes ?

Gv.V. : Ce qu’il s’est passé ? Écoutez. L’année suivante, on ils ont pris des mesures particulières de protection de la région, spécialement pour le monastère et le village  vers le jour de fête du 6 août. Ils ont mis une pancarte à la tête du pont – entre Marginea et Sucevița – avec l’inscription suivante : « La commune de Sucevița est contaminée par le Typhus ». Mais le mensonge a fait long feu, aucun des miliciens qui était ici parmi les gens n’a pu arrêter l’avalanche de croyants qui sont venu à la fête religieuses du plus petit au plus grand. Mais plus en avant du déroulement de cette journée, à Calafindești on a enregistré une révolte paysanne contre la collectivisation. D’après ce que l’on m’a dit, 6 hommes sont morts. Dans une autre commune, il s’est passé la même chose. Qui sait ? Ont-ils été influencés par nos actes ou bien parleur colère contre une philosophie sans Dieu ?

J’ai aussi entendu que, deux jours après la distribution de tracts, les sécuristes se sont alarmés et ont envoyé des agents à cheval, ou organisé des rondes dans le village. Là-bas, à Sucevița, il y avait alors une mère bavarde, un moulin à paroles, qui se dénommait Paraschiva Parasca, considérée comme folle ; elle fut arrêtée et internée à Socola, d’où elle a fui et est retourné à pied au monastère. Elle était folle car elle parlait haut et fort contre les communistes. Une fois, dans la nuit, je l’ai trouvée tombée dans le fossé. J’avais l’ouïe fine et, provenant doucement du bord du chemin, en tendant l’oreille, j’ai entendu un râle venant du fossé. Je marchais vers un de mes hôtes. Je me suis arrêté et de l’ai reconnue. Je l’ai relevée et conduite à la porte du monastère. Je n’ai pas douté une seconde qu’elle m’avait reconnu elle aussi. Ce moment ne m’a pas été très favorable, même si la Securitate n’accordait pas de crédit à ses propos.

— Quoi ? Un moine ? Monsieur le Capitaine Gavriluță, le capitaine des haïdouks, avec ses hommes a envoyé à tous les vents des manifestes ! A-t-elle crié de toutes ses forces.

Elle avait fait en quelque sorte le bon raisonnement – un moine authentique serait venu à la messe du soir, aurait logé dans une cellule, serait resté avec le métropolite, le jour de la fête. Certains hôtes l’auraient entendu déclarer :

— Toute le monde dit que Paraschiva est folle, mais il semble qu’elle avait raison !…

C.H. : C’est comme dans les romans picaresques. Raconté aujourd’hui, après avoir vu sur pellicule d’innombrables scénarios, nombre d’entre eux inventés, malheureusement stéréotypés, l’exploit des tracts parait avoir été  tiré d’un film…

Il existe aussi une suite, au sujet du dossier « des bandes » Vatamaniuc, une histoire de l’enfer, que vous pouvez lire la semaine prochaine.

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